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21 septembre, 2011

Guérir…Quel sens et quelles offres dans les Eglises? Réflexion du Père Bernard Ugueux Professeur faculté catholique de Théologie de Toulouse

Classé dans : Non classé — andreadicaffa02 @ 16:56

Guérir… Quel sens et quelles offres dans les Eglises ?
Journée œcuménique de réflexion.
A propos du ministère de guérison1.
Par Bernard Ugeux2

Introduction
L’Eglise catholique ne parle habituellement pas de « ministère de guérison ».
Tout d’abord, elle réserve le terme de « ministre » aux ministres ordonnés (évêque, prêtre, diacre) à l’exception de deux ministères institués pour des laïcs : le lectorat et l’acolytat.
Pour les autres tâches, on emploie les termes « offices, fonctions ou charges» (cf. CFL3 23) ou aussi services communautaires.
Ensuite, en ce qui concerne les ministères ordonnés, il n’existe pas de ministère de guérison à proprement parler dans leurs charges (enseigner, sanctifier, diriger). Il existe certes la tâche pastorale paroissiale, par exemple, qui implique l’accompagnement spirituel (que tous ne pratiquent pas) et le conseil, mais sans référence à un ministère de guérison. Il existe aussi une pastorale des malades, qui implique le sacrement de l’onction des malades (non reconnu comme sacrement par la plupart des Eglise protestantes). Or, ce sacrement est réservé à l’évêque et au prêtre, à l’exclusion du diacre, car il est souvent associé au sacrement de la pénitence et de la réconciliation (confession). L’Eglise favorise la séquence : sacrement de la réconciliation, sacrement de l’onction et viatique (sacrement de l’eucharistie en vue du dernier passage).
Il est question, traditionnellement, d’une grâce de guérison liée à certains sacrements comme la réconciliation, l’eucharistie et l’onction des malades, tous les trois réservés à l’évêque et au prêtre. Cette grâce est reliée aux sacrements plutôt qu’au ministère lui-même. C’est un fruit de l’Esprit Saint agissant par ce sacrement, nom du ministère.
Le CEC4 dit, à propos de l’Eglise, Temple de l’Esprit :
« L’Esprit Saint est « le Principe de toute action vitale et vraiment salutaire en chacune des diverses parties du Corps » (Pie XII, Mystici Corporis). Il opère de multiples manières l’édification du Corps tout entier dans la Charité (cf. Ep 4,16) : (…) par les sacrements qui donnent croissance et guérison aux membres du Christ (…), enfin par les multiples grâces spéciales (appelées charismes) par lesquels il rend les fidèles « aptes et disponibles pour assumer les diverses charges et offices qui servent à renouveler et à édifier davantage l’Eglise » (798).

Il cite également le sacrement de pénitence et de réconciliation et l’onction des malades comme des « sacrements de guérison » (1420). Ceci montre que la guérison qu’apporte l’Eglise doit être reliée au salut, et concerne autant la libération du péché que la guérison des maladies. Cependant, le CEC ne cite pas de guérison physique ou psychologique parmi les effets du sacrement de pénitence et de réconciliation. (1496). Plus loin, il cite sans plus le charisme de guérison (1508). Il note à propos de l’onction des malades:
« Au cours des siècles, l’onction des malades a été conférée de plus en plus exclusivement à ceux qui étaient sur le point de mourir. A cause de cela elle avait reçu le nom d’« Extrême onction ». Malgré cette évolution la liturgie n’a jamais omis de prier le Seigneur afin que le malade recouvre sa santé si cela est convenable à son salut ». (1512)5.

On constate qu’il s’agit ici d’une prière liturgique d’intercession et non d’une prière de guérison comme telle. Cette dernière n’est d’ailleurs pas citée dans les effets de ce sacrement (1520).
A ce propos, le rituel de l’onction des malades est également très discret. Dans la présentation du rituel, sur 18 paragraphes, on ne trouve que cette phrase : « Quand il est accueilli dans la foi de l’Eglise, ce signe est puissance de réconfort, soutien dans l’épreuve et ferment pour triompher de la maladie si Dieu le veut » (§14)6. Quant à la formule de l’onction, elle dit :
« - N., par cette onction sainte, que le Seigneur en sa grande bonté, vous réconforte par la grâce de l’Esprit-Saint ;
R. Amen.
Ainsi, vous ayant libéré de tous péchés, qu’il vous sauve et vous relève ;
R. Amen. »
L’onction est destinée « aux fidèles dont la santé commence à être dangereusement atteinte par la maladie ou la vieillesse » (§57). Le rituel insiste cependant sur le risque de retarder la réception du sacrement.
Tout ceci montre qu’il serait abusif de considérer que, dans l’Eglise catholique, le ministre ordonné exerce un « ministère de guérison »

Le seul lieu ecclésial où on emploie cette expression de façon régulière, c’est le Renouveau charismatique (groupes de prière et communautés nouvelles), héritier du pentecôtisme, apparu en France en 1972. Ceci pose problème à certains membres du clergé, bien que le Renouveau ait favorisé la redécouverte et le mise en valeur, dans le concret de la vie spirituelle et ecclésiale, des charismes, que le Concile Vatican II a reconnus,.

Notons cependant que l’engagement de l’Eglise dans les domaines de la santé (institutions hospitalières) et de la pastorale des malades (aumôneries) peut être considéré comme un ministère communautaire de guérison pris au sens large. Il s’agit d’une forme de diaconie communautaire.

a) Quel sens théologique sous-tend le ministère de guérison dans notre Eglise 7?
S’agissant du Renouveau charismatique, celui-ci a promu une vision pluridimensionnelle de la personne humaine dans la ligne de l’anthropologie chrétienne de l’incarnation.
Le plus souvent, le Renouveau charismatique inscrit sa conception de la vie dans l’Esprit et de la guérison dans une vision de l’homme conforme à la tradition biblique et que les Eglises d’Orient ont souvent mieux mise en valeur que celles d’Occident. Le dualisme platonicien a opposé l’âme au corps, perçu comme un obstacle à la croissance spirituelle. Or, la vision chrétienne traditionnelle considère dans l’être humain trois composantes : l’esprit, l’âme et le corps (cf. 1 Th). L’humain est spirituel, psychique et corporel. Il forme une unité dont les trois éléments ne sont pas sur le même plan. Ils s’interpénètrent sans se mélanger ni se confondre, ce qui rend parfois difficile le discernement entre ce qui est spirituel et ce qui est psychique. Les deux dimensions sont liées entre elles et avec le corps, mais elles doivent être distinguées. On a souvent confondu expérience affective avec expérience spirituelle ou réduit une dimension à l’autre. En situant plus clairement les plans, il est possible de mieux tenir compte de la complexité de l’être humain et des éléments mis en œuvre dans une croissance spirituelle. Il ne s’agit pas de confondre bonheur et salut, suite du Christ et guérison complète mais, pour l’homme, de revenir à Dieu en vivant pleinement son humanité et en lui laissant la vivifier par son Esprit. Saint Irénée de Lyon disait : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu »8.
Le Renouveau considère que la maladie peut avoir de multiples causes : physique, psychologique, relationnelle, spirituelle… Il souligne aussi le rapport entre péché et maladie, sans mettre l’accent sur la culpabilisation. Il affirme la relation entre santé et vie dans la grâce, guérison physique et guérison intérieure. Il établit un lien entre santé et vie affective et relationnelle, dans une approche plurielle, en mettant un accent particulier sur la démarche de pardon9. Il insiste aussi sur les dimensions physique, psychique et spirituelle du salut apporté par Jésus-Christ. Jésus n’a pas seulement sauvé du péché, il a aussi guéri. Bien qu’il ne soit pas venu d’abord pour guérir, le salut a souvent été signifié par lui à travers des guérisons physiques ou psychologiques et par des exorcismes, sans qu’il identifie salut et santé. Il a donné à ses disciples le pouvoir de guérir. Ce pouvoir n’est pas seulement valable pour l’Eglise primitive, mais aussi pour tous les temps, et particulièrement pour le temps de crise que traverse aujourd’hui l’humanité, selon le Renouveau.

b) Comment se ministère se vit-il aujourd’hui ?
Dans le cadre du renouveau, c’est un « ministère » exercé plutôt communautairement, même si certaines personnes, ayant reçu un charisme de guérison, l’exercent parfois individuellement. Il doit de toute façon être discerné et conformé par la communauté ou le groupe de prière. Les demandes de guérison peuvent être adressées à Dieu dans le cadre d’une célébration de prière ou en dehors. Elles visent soit l’assemblée de prière dans son ensemble, soit un groupe de personnes autour desquelles l’assemblée prie. Il existe aussi des intercessions individuelles par petits groupes, au sein même de l’assemblée. La demande est parfois discrètement adressée à des groupes particuliers d’intercession – formés à cet effet – en dehors des assemblées.
Lors des assemblées de prière où des guérisons sont demandées, l’atmosphère créée et les rituels employés visent à favoriser une démarche de foi et d’abandon à l’action de l’Esprit Saint. Elles sont marquées par la ferveur et la spontanéité de la prière et par l’enthousiasme des témoignages10. Ceux-ci favorisent des processus d’identification et ils apportent des confirmations de la pertinence de la démarche du groupe. Il y a toujours des textes de la Parole de Dieu. Ils peuvent être proposés spontanément11. Il existe souvent une importante manifestation de charismes de science ou de prophétie, des chants en langue qui créent une atmosphère de paix. Les intercessions personnalisées au sein des petits groupes s’accompagnent de l’évocation du problème de la personne, de l’imposition des mains, parfois d’une prière en langues, d’une parole de sagesse… L’accent est mis sur la louange, dans la liberté par rapport à l’exaucement de la prière. Ce cadre para-liturgique prédispose à un accueil intérieur de l’Esprit et à un “ lâcher prise ” spirituel, affectif et psychologique de la part de celui ou celle qui demande une prière de guérison. Chez les catholiques, la prière d’intercession peut avoir lieu à la suite d’une adoration du saint Sacrement ou même lors de son exposition, l’intervention de la Vierge Marie peut aussi être invoquée.

c) Quelles sont les richesses que mon Eglise a à offrir aux autres ?
La reconnaissance de la dimension thérapeutique des sacrements pris dans leur diversité, même s’ils ne sont pas tous reconnus par les Eglises protestantes.
L’approfondissement des apports des traditions pentecôtiste et évangélique par le Renouveau charismatique catholique, dans une perspective œcuménique. C’est à la fois un enrichissement pour l’Eglise catholique et un lieu de fécondation mutuelle entre les Eglises et communautés ecclésiales.
La célèbre et antique tradition de l’accompagnement spirituel, souvent liée aux grands ordres religieux, et particulièrement les Carmes, les Jésuites… Le vocabulaire employant les mots « ministères ou charismes de guérison » ne s’y rencontre pas, mais il s’agit bien de « cures d’âme » et de chemins de guérison spirituelle qui concerne l’ensemble de la personne et de son histoire.
La tradition des pèlerinages et l’évocation des saints thérapeutes.
L’usage de sacramentaux (comme l’eau bénite, l’encens, des bénédictions). Pour les deux derniers points, il est toujours nécessaire d’assurer une catéchèse afin d’éviter une conception magique de ces pratiques.
N.B. : Elle pourrait s’enrichir de l’approche holistique de la guérison développée, entre autres, dans le cadre de la réflexion du COE sur mission et guérison12.

d) Quelles sont les questions et les défis que me pose ce ministère ?
Dans ce recours à cette approche globale et spirituelle de la personne fragile ou malade, dans la puissance de l’Esprit Saint, il y a des points de vigilance à retenir.
a) Le vocabulaire : on parle de charisme « de guérison », de ministre « de guérison », de prière « de guérison » : attention, ce ne sont ni le ministre, ni le charisme pour lui-même ni la communauté qui guérissent, c’est Dieu par la puissance de son Esprit. Si les chrétiens soignent, pratiquent la compassion, intercèdent, luttent pour plus de justice, ils n’apportent cependant pas la guérison eux-mêmes: ils sont de simples instruments de la grâce de Dieu.
b) Il y a donc une grande responsabilité dans le fait de se présenter comme des « communautés de guérisons ». Cela peut induire certaines attentes chez des gens fragiles et leur laisser croire que l’on possède un pouvoir alors qu’il s’agit d’une puissance gratuite de Dieu qui agit à travers notre propre impuissance, notre pauvreté (c’est quand je suis faible que je suis fort, dit Paul) et qui ne répond pas automatiquement à la demande.
c) Nous savons que l’homme est un être profondément complexe et riche et qu’il existe une interaction permanente entre l’esprit, l’âme et le corps, comme le dit Paul dans la 1ère aux Thessaloniciens. Cela signifie qu’il faut un discernement très fin quand on accueille une demande de guérison, afin de ne pas faire croire à des personnes fragiles qu’il existe une sorte d’automatisme et d’immédiateté de résultat, de façon sensible. Un diagnostic psychologique doit parfois être demandé.
d) Il est important d’ « évangéliser la demande », c’est-à-dire de vérifier si celle-ci est conforme à ce que le Christ propose dans l’Evangile ou si cela relève de la fuite de la responsabilité ou de l’acte magique.
e) Il ne faut pas identifier salut et guérison : on peut être sauvé sans être guéri, guéri sans être sauvé, et parfois et guéri et sauvé. Tout dépend de la grâce donnée et de la façon dont les choses sont vécues et accueillies. Ici, on juge l’arbre à ses fruits spirituels et relationnels, et pas seulement biologiques !
f) Il faut se méfier d’une présentation de la toute-puissance de Dieu qui encouragerait la fuite de l’expérience de la croix. Jésus a été tenté ainsi : « si tu es fils de Dieu, descends de ta croix ». Nous pouvons être tentés de dire : puisque Dieu est tout puissant, il n’y aura plus de souffrances dans le monde : venez chez nous et tous vos problèmes seront réglés. On a trop longtemps sacralisé la souffrance. Il ne faudrait pas aujourd’hui la fuir ou la gommer. Le mystère pascal reste central pour le salut.
g) La guérison intérieure est la plus importante car c’est elle qui permet vraiment l’accueil du salut : revenir comme un enfant confiant à la tendresse maternelle du Père et se laisser aimer par lui dans l’action de grâce..
h) Etre guéri d’une blessure morale, psychique, spirituelle ne veut pas dire qu’on ne ressentira plus rien, mais que cette blessure n’est plus un obstacle à la vie et que, parfois, elle deviendra source de vie pour d’autres : « Mort, où est ta victoire ? ».
i) Une communauté chrétienne de réconciliation et de guérison garde les yeux fixés sur Jésus-Christ qui est celui qui sauve et qui guérit et qui nous demande d’être dociles à son Esprit. Que, dans le discernement, rien ne soit fait « ni par puissance ni par force, mais par l’Esprit du Seigneur ». Il est très important de chercher à rejoindre la quête spirituelle et thérapeutique contemporaine telle qu’elle se présente avec toute sa complexité. Il ne faut cependant céder à la tentation de s’aligner avec les prometteurs de miracle ou les guérisseurs auto-proclamés et de réduire ainsi la Bonne Nouvelle à la santé, car ce serait porter atteinte au salut que nous offre le Christ et qui va au-delà du simple bien être ou d’une guérison visible ou sensible.

Bernard UGEUX
Le 29 septembre 07.

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