30 juillet, 2013

Blog litteraire de Samuel Brussell

Classé dans : Non classé — andreadicaffa02 @ 13:59

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Le blog littéraire de Samuel Brussell

Inscriptions de Volterra

Posted on 26 juillet 2013 | No responses

Blog litteraire de Samuel Brussell volterra-etrusca« Il y a quelque chose de naïf et de badaud dans mon respect pour une inscription vraiment antique. Il me semble que je me mettrais à genoux pour lire avec plus de plaisir une inscription vraiment gravée par les Romains : j’y trouverais un grandiose qui, pendant huit jours, fournirait matière à mes rêveries; j’en aimerais jusqu’à la forme des lettres. Rien ne me révolte comme une inscription moderne : c’est ordinairement là que toute notre petitesse éclate hideusement par ses superlatifs. »

« Les Romains ont détruit les aimables républiques de l’Etrurie. Chez nous, dans les Gaules, ils sont venus déranger nos ancêtres. Malgré tant de griefs, mon cœur est pour les Romains. Je ne vois pas ces républiques d’Etrurie, ces usages des Gaulois qui assuraient la liberté; je vois, au contraire, dans toutes les histoires agir et vivre le peuple romain et l’on a besoin de voir pour aimer. »

stendhal-chroniquesStendhal me poursuit jusque sur les terres d’Etrurie et de Rome dans la forme d’un in octavo que je serre dans ma poche; pendant huit jours, sous un vaste ciel d’été, les pierres et les inscriptions ont enflammé mon imagination au point d’occulter la société contemporaine et ses sottises. Chaque soir, je rentrais dans mon hôtel la tête en feu, au moins autant par le soleil qui cuisait la ville à l’intérieur de ses murailles que par les pierres et les inscriptions que j’avais caressées du regard et de la main : je voulais mieux sentir ces organes du passé. J’étais sous le charme des Etrusques, que je n’opposais pas plus aux Romains que je n’aurais imaginé les païens contre les Chrétiens : j’assistais à la danse de l’histoire à travers les mouvements de civilisations. Tout ne faisait qu’un : l’incision grecque, étrusque ou latine s’ouvrait devant mes yeux comme une source naturelle de vie.

Au fond, nous cherchons la vie, simplement. Au septième jour de mon escale à Volterra, j’eus le sentiment, au son des cloches de l’office dominical, d’avoir accompagné un cycle, de m’être surpris à être au monde – la Création s’accomplit à chaque instant. J’eus envie d’aller confier ma pensée au prêtre de l’Eglise de San Lino adossée à mon hôtel, avec qui j’avais échangé quelques propos sur Volterra la veille, mais je craignais de l’ennuyer. L’hôtel était un ancien couvent de nonnes et ici commencent les inscriptions modernes promptes à exalter « l’honneur national », qui vendrait le Messie pour un ruban à la boutonnière. Il y avait les inscriptions dédiées au temps et à chaque homme, et celles éphémères qui ne flattaient qu’elles-mêmes. J’avais évoqué au libraire du musée de la Pinacothèque la plaque apposée en façade de l’hôtel Nazionale, à l’entrée de la ville.

DAnnunzio-Volterra« Dans cet hôtel/à l’automne 1909/Gabriele D’Annunzio/tira l’inspiration/pour son livre Forse che si forse che no/transcendant/dans des pages sublimes/l’éternelle beauté de Volterra/“cité de vent et de roche” ».

Je m’étais aventuré à l’intérieur de l’hôtel et l’atmosphère m’avait rappelée celle que j’avais ressentie à Turin, plusieurs années en arrière, en pénétrant dans le hall de l’hôtel Roma, en face de la gare de Porta Nuova. On sentait le sarcophage de D’annunzio dans cet hôtel de Volterra, comme l’ombre de Pavese flottait dans l’hôtel turinois aux allures de vieille Autriche. Le rouge et le noir, pensai-je, sont des couleurs voisines sur les bannières et les chemises. « Il m’est sympathique, ce D’Annunzio… m’avait dit mon libraire avec un fond de timidité dans la voix. Son aventure de Fiume avait quelque chose de fou… » Fiume était pour moi italienne : les provinces illyriennes, la baie de Kvarner, la langue istriote appartenaient aux inscriptions antiques de l’Italie. Une inscription antique se lisait sous l’inscription moderne d’un codicille administratif.

« D’Annunzio me plaît parce qu’il se foutait du monde… il aurait pu être du côté de Staline… » ajouta rêveur le gardien des lieux. Je lui confiai que deux semaines plus tôt, j’avais fait l’excursion à Gardone, au Vittoriale, au cours d’une halte sur le lac de Garde. En face du mausolée d’annunzien, les boutiques de souvenirs offraient le plus innocemment du monde divers petits objets – tasses, briquets, cendriers – à l’effigie du Commandante, du Duce ou du Che… « Toujours le rouge et le noir… » commentai-je à mon aimable lettré. « Che confusione, la rivoluzione! » s’exclama-t-il en riant de bon cœur. « Les gens veulent de l’enthousiasme… » poursuivit-il songeur. Nous en vînmes à parler du Rosso Fiorentino, un des peintres de la Renaissance qui était exposé dans le musée. Il m’avoua qu’il lisait volontiers des biographies et qu’il connaissait au sujet de cet artiste quelques anecdotes plaisantes.

« Il Rosso Fiorentino aimait beaucoup les animaux un peu sauvages, il se passionnait pour le monde du cirque. Ses amis lui offrirent un jour un petit singe et on le vit bientôt se promener partout en compagnie de ce singe. Puis on s’aperçut qu’il lui avait enseigné à aller voler des fruits et des légumes dans les vergers et les potagers des couvents, et les bonnes sœurs le prirent en grippe… » Devant l’expression d’émerveillement qu’il surprit peut-être sur mon visage, il minimisa son rôle de conteur : « Mais cette anecdote et cent autres vous la trouverez dans le Vasari… » Heureux Italiens, me dis-je, vous êtes en paix avec le passé, vous ne faîtes qu’un avec vos inscriptions antiques. J’avais senti quelque chose de malicieux dans la peinture du Rosso Fiorentino. Mon camarade eut un mot qui résumait tout l’art de ces maîtres : « Ce que l’on sent, en voyant ces tableaux, c’est l’energia. »

Je ne pus m’empêcher de provoquer l’intelligence de cet homme : « Et que dire des inscriptions à l’arrogance politique, fanion ou calicot qui crucifiaient la pierre ancienne à travers le pays? » Sa réponse me mit en paix : « Ni enthousiasme ni énergie. »

Jours d’été à Volterra

Posted on 18 juillet 2013 | No responses

300px-Roman_masksJe sais gré à Perse d’avoir poussé mes pas vers sa cité natale, Volterra. Depuis quelques jours, je goûte à un vent frais qui souffle sur la colline où la pierre, tellement naturelle dans son expression, semble surgie du règne végétal – dans ses jointures transpire une sève vive. Je sais gré au libraire de Porta Alba, à Naples, de m’avoir ouvert ses rayonnages du monde antique dans la caverne du savoir où, perché sur un escabeau devant cette tribune, j’ai dialogué avec les Anciens. Quant à trouver ici une trace du passage de mon poète latin… seul le théâtre de la ville porte son nom : Teatro Persio Flacco, orné de la devise « vis unita fortior ». Et je n’ai qu’à tendre l’oreille dans le hall pour imaginer une scène écrite par le poète. Histoires personnelles déclamées à voix haute entre les employés – la jeune actrice venue de la capitale, Pise, amie du conseiller de la Région… la semaine de congés à prendre en septembre… Et, la faute à la satire de Horace, tout ne m’inspire que tendresse et compréhension. Je parcours la ville en promenant mon regard sur les dalles et les façades et les places, tout est baigné de blancheur, une onde de fraicheur m’accompagne en tout lieu ; dans les perspectives des ruelles qui ceignent le promontoire, les percées d’ombre et de lumière offrent au temps un terrain de jeu. Sur le pas des portes et des boutiques où l’on vend encore des légumes, du fromage, du pain, devant les ateliers où l’on exerce son métier avec aiguille, colle et encre, des vieux devisent entre voisins, assis sur un rebord de fenêtre, saluant les connaissances ; des enfants jouent avec un ballon et s’interpellent avec l’énergie des premières heures passées dans ce monde. Dans une échoppe, je feuillète un ouvrage sur les mœurs des Etrusques et je comprends qu’une seule inscription sur une pierre fait vivre une civilisation ; en foulant l’herbe du terrain de l’Acropole, j’entends les voix de l’Etrurie.

Je me couche sur la mousse d’un banc de terre et, blotti à l’ombre d’une pierre, le regard perdu dans le ciel, je me libère de toute pensée pour ne plus sentir que la pulsation tiède du moment; le temps exhale un halètement de gros animal ; sous la poussière, la main caresse des viscères encore chaudes; l’ennui nous conduit avec volupté à la béatitude.

Milan, Parc du Simplon, dimanche de juillet

Posted on 8 juillet 2013 | No responses

piazza-piemonteUne nuit de juillet dans une villa du début du siècle, près de la place du Piémont, à Milan. Les moyens manquent aux héritiers qui louent deux chambres immenses où à peu près tout est négligé : la lumière tremblote sous l’abat-jour qui penche, le pommeau tournesol de la douche est descellé et laisse ruisseler un filet d’eau. L’autre hôte, un inverti encore jeune sanglé dans un vêtement noir et lustré, vit ici à l’année. Il survit dans cette maison quasi abandonnée en organisant des “prises de photos” qui mettent en valeur la Villa E. et lui donnent quelque renom dans les milieux glamour de la mode.

Aux premières lueurs du jour, en sueur, je referme la valise intacte, que désormais je n’ose même plus défaire. La chemise blanche en lin mise à sécher pendant la nuit flotte sur un cintre comme un pavillon quémandant la paix. La chaleur invite à la reddition.

sirenetteDevant l’Arche de la Paix, les cafés de la via Sempione sortent leurs tables. Le nom donné à l’arche monumentale me rappelle le sens du mot : la paix dépasse le triomphe. Silence d’un dimanche matin à peine éraillé par le passage d’un tram d’une autre ère – crachotement d’un 78 tours qui sursaute sur un socle branlant. Le parc du Simplon est une oasis avec ses arbres, ses allées et ses pièces d’eau parmi lesquels tourne un peu de fraîcheur. Etendu sur un muret de pierre, à l’ombre d’un sapin, je succombe à la paix dominicale. Des voix tout autour peu à peu se font plus vives. J’entrouvre les yeux et j’aperçois un groupe d’enfants; un homme, un prêtre, s’adresse à eux avec dans sa voix une bonté naturelle, qui fait entendre une patience infinie. L’accompagnatrice est vêtue à la scout : short, brodequins de marche, chemisette et chapeau de toile. Ils sont de toutes les races et la variété des teints, des expressions, des chevelures est belle parce que ce rassemblement n’obéit à aucun mot d’ordre, à aucun programme. Ils sont ensemble et ils brillent chacun par leur individualité; quand l’accompagnatrice ou le prêtre appellent un nom, l’enfant resplendit de son visage unique, à l’image du Créateur. Il y a une bonté d’une autre nature chez cet homme que je pressens appartenir à l’Eglise – il est totalement absorbé dans sa mission : faire sortir ces enfants et les occuper gaiement pendant un dimanche d’été.

Se préparant à une course entre les arbres avec les autres enfants de l’Oratorio San Giuseppe (j’ai demandé à l’accompagnatrice d’où ils venaient), un gamin venu d’une contrée d’orient lance dans un pur accent milanais :

« Ohè, Don, vous pouvez vous enlever du chemin? »

Le don baisse les yeux d’indulgence devant le rire de joie de l’enfant. Je me redresse à la vue de ce spectacle tout simplement évangélique. La paix doit être banale, me dis-je, loin du triomphe. Comme Milan est belle sous le soleil de plomb d’un dimanche de juillet. Et les sirènettes qui ouvrent le passage du petit pont sur le cours d’eau sont aériennes, comme nos pensées.

Catulle à Sirmione

Posted on 4 juillet 2013 | No responses

Pyramus_PompeiDans la chambre écrasée de chaleur, je lisais Ovide, feignant d’entendre ses sages conseils d’innamoramento. Aimer est un verbe et le verbe est action. Un graffiti de Pompéi dansait devant mes yeux : « Hic nihil futui. » La dévotion s’exprime jusque dans la débauche. La joie païenne est un bain de fraîcheur.

« Quand la chaleur m’étourdit, je vais à l’église ou au cinéma », m’avait dit mon hôte.

Les colonnes du scirocco m’avaient fait migrer à l’est, vers ce lac qui partageait deux antiques provinces : la Lombardie et la Vénétie. À la sortie de la gare, à Desenzano del Garda, sur la petite place qui avait une allure de carrousel, on respirait déjà un air d’orient. Les accents lombards et vénitiens ouvraient et fermaient leurs voyelles selon leur bon plaisir, voguant dans l’air comme un lâcher de ballons. Le bus longea le lac pendant une demi-heure jusqu’aux portes de la cité-presqu’île. Nous étions à Sirmione et j’eus envie de courir voir les murs de l’antique villa romaine où Catulle connut le bonheur.

Au matin, je reçus ce mot qui fit surgir devant moi un paysage de deux mille ans. On dirait que tous nos mouvements nous portent à aller à la rencontre du passé, ce vénérable géniteur.

una-scena-de-la-grande-bellezza« J’ai aimé le discours que fait Servillo à son amie radical chic, m’écrivait mon hôte depuis la métropole lombarde. Le film m’a plu, avec ses personnages un peu outranciers et l’ambiance de mélancolique indulgence dans laquelle ils baignent. C’est vrai, il ose quelques lieux communs, mais ils ne gâchent pas mon plaisir. Parce qu’ils sont sauvés par un fil d’ironie et par quelque chose d’humain. J’ai aimé cette Rome inattendue, nocturne, vide, monumentale et décadente. Un somptueux sépulcre. Même si je n’arrive pas à la voir ainsi. Rome est une ville qui ne me parle pas. Au fond elle ressemble à Milan : elle n’est que le fantôme de son passé, même si à Rome, le passé est là, qui continue à pourrir sous la lumière du soleil, tandis qu’à Milan il est mort et enseveli à jamais.

« À Rome, ils festoient encore avec les charognes de leur passé glorieux, mais ils savent profiter de la vie, à Milan on se croit évolués et cosmopolites, citoyens d’une ville nouvelle – et les seuls fantômes qui surgissent, c’est nous. Parce que nous vivons dans une ville qui a perdu son identité et que nous nous racontons des mensonges comme l’amie radical chic de Servillo. »

Catulle-LesbieAu fond, Catulle, mon cher Catulle, était terriblement présent. Rome était partout dans cette péninsule qui avait débordé sur l’Europe entière.

« Te chiavasse! » L’obscénité de l’acteur napolitain jetée au visage de la demi-mondaine romaine explose comme un fruit mûr en bouche.

Je trouvai à l’hôtel un dépliant qui reprenait les paroles d’une des poésies de Catulle :

« Avec quel plaisir, avec quelle joie je te revois, Sirmione, perle des îles et des presqu’îles, parmi toutes celles qu’accueille Neptune dans la vaste et claire étendue des mers et des lacs ! C’est à peine si j’arrive croire que j’ai quitté les champs de la Thrace et de la Bitynie, et que je puis sans crainte te revoir. »

Derrière la vitre de la réception, je distingue sur un mur de l’arrière pièce mal éclairée un portrait du duce, à côté d’un crucifix. Ici on croit à un bréviaire simple : l’ordre et l’argent. Sur l’autre rive du lac, les ruines de la république sociale de Salò : hotels, salles de jeux, promotions immobilières. Les héritiers des Chemises noires se sont convertis au dieu du commerce. Il leur faut un messie plébéien. Catulle, preux enfant de la Rome impériale, encule les pieux boutiquiers (il a chanté ce verbe.) Et le sourire tout de grâce ancillaire de la femme de chambre allège les pensées. La roche fraie avec le buisson et un dieu nouveau nous rendra à la vie et au monde.



Champs phlégréens

Posted on 26 juin 2013 | No responses

Montesanto-NapoliLa gare de Montesanto, à Naples, se trouve dans le cœur de la vieille ville, dans le quartier populaire de Montecalvario. Ici “populaire” veut simplement dire que dans ces rues, dans ces maisons, sous ce ciel, entre ces étals de poissons, de fruits et légumes, dans la sueur et les odeurs se meut un peuple en vie; à la vie, aucune revendication n’est attachée que la vie elle-même. La Cumana, tel est le nom de la ligne ferroviaire qui dessert les Champs phlégréens. Je me demandais lequel de ces deux noms – Campi flegrei, Cumana – m’avait entraîné à faire ce voyage jusqu’à Pozzuoli – Pouzolles – sur la côte phlégréenne. Et sur la route de Pozzuoli, sur la colline entre Mergellina et Fuorigrotta, à l’entrée d’un vieux tunnel romain qui porte le nom de Grottavecchia ou encore Cripta napoletana, dans le quartier de Piedigrotta, se trouve la tombe de Virgile. À Posillipo, au Pausillipe – « du grec Pausilypon : “où finissent les chagrins” », me rappelle mon vieux guide anglais dans une note à peine déchiffrable. Je n’en demandais pas tant. Je me souvins des mots de Virgile qui m’avaient frappés sur un mur à Mantoue : « Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc Parthenope – Mantoue m’a vu naître, Les Calabrais m’ont enlevé, aujourd’hui Naples est mon fief. » D’où me venait ce sentiment que Virgile était vivant? Cet “aujourd’hui” d’il y a deux mille ans était mien : une ville de l’orient chrétien m’avait vu naître, une tribu d’occident m’avait enlevé, Naples était mon royaume. Je marchais parmi la foule, remontant la ruelle dégorgeant de vivres et de femmes qui enfantent et font vivre, et je compris qu’ici, tous étaient Epicuriens, amants de l’individualité sacrée, ceux-là mêmes qui accompagnèrent Virgile de leur amitié et de leur don pour la vie.

solfatara-pozzuoli« La Solfatara », avais-je demandé à un voyageur de la Cumana – et déjà je voyais ces cratères s’ouvrir au bord de la mer et exhaler leur fumée blanche. Les Champs phlégréens, cette terre brûlée, s’étendaient à travers toute l’étendue du golfe de Pouzzoles. Cette suburbia appartenait aux dieux de la mythologie. En descendant du train, les dieux de toutes parts s’affairaient sans s’occuper de notre présence. « La Solfatara? » Un taxi était prêt à m’y conduire. Nous grimpâmes la route depuis laquelle s’ouvrait une vue sur le golfe et je compris les cris et les gesticulations, à la sortie de la petite gare, d’un inverti qui hurlait en se contorsionnant à une grosse femme : « Salerne! Elle ose me parler de Salerne! Mais vous avez vu Pozzuoli! Mais vous avez vu cette merveille! » Et il cherchait des yeux l’approbation de quelques égarés qui s’étaient mêlés au spectacle, en y joignant un geste obscène. J’y étais allé moi-même de mes grands gestes, jouant de mon influence sur le public, comme pour dire : « Elle vient nous parler de Salerne, la pauvre dame… Mais vous avez vu notre Pozzuoli? »

La question inévitable tomba de la bouche de mon chauffeur de taxi :

« Et vous, d’où vous venez? Vous avez la parlata stretta – un accent serré. »

J’eus une illumination. Ces mots me vinrent comme soufflés par un bon ange :

« Je suis Italien de l’étranger. De l’exil. De la diaspora. »

Après les avoir prononcés, je sentis la simple vérité de ces mots – qui ne pouvait être démentie que par les apparences.

« Australia? » me lança mon camarade en me fixant d’un sourire complice dans le rétroviseur.

« No, Svizzera! » répondis-je d’un trait. « Une petite Australia! » ajoutai-je inspiré.

« Bella, la Svizzera… » murmura mon homme rêveur.

Puis il arrêta son véhicule sur une butte. Nous étions en surplomb de la Solfatara. Il alluma une cigarette et observa un silence respectueux, aspirant avec concentration une longue bouffée qu’il garda quelques secondes en bouche en s’exerçant à une mimique avant de l’expirer lentement.

JMW-Turner-Le-lac-AverneNous restâmes un moment à regarder le spectacle aux allures irréelles de cette bouche de terre béante d’où s’élevaient des nuages de fumée, comme pour nous dire que les cendres du passé étaient encore vives – qu’un monde était là, à nos pieds, qui nous parlait et nous disait ses secrets. Depuis huit jours que j’errais dans Naples et ses alentours, le temps était à l’orage. Quelques gouttes se mirent à tomber, qui nous tirèrent de notre rêverie. Mon camarade me proposa de pousser l’excursion jusqu’au lac d’Averne. La route contournait le temple de Serapis, l’ancien marché romain; l’aspect de ruines donnaient à ce lieu une plus grande réalité, une plus grande majesté, que s’il eût été reconstitué; on n’aurait nullement été étonné de voir des voitures à bras poussées par des forts faire leur entrée dans ce théâtre aux victuailles. Au milieu des colonnes mutilées, la nourriture retrouvait son lien avec le sacré, avec l’offrande. J’avais l’impression que mon chauffeur savait, sentait comme moi toutes ces choses – qu’il les vivait. Le lac d’Averne surgit sous nos yeux, eau muette au milieu d’une végétation touffue. L’orage éclata au moment où nous garâmes contre un parapet et nous vîmes un bref instant les remous des eaux battues, puis les vapeurs qui s’élevaient au moment de l’accalmie. Quelques minutes plus tard, mon chauffeur me laissait à la gare de la Cumana. La ville, les quais, les rails étaient détrempés. Quelques personnes avaient été surprises par l’averse et riaient encore de ce joyeux imprévu. J’avais le sentiment d’être allé me recueillir sur la tombe de lointains parents, que j’avais retrouvés. Et ils m’avaient parlé. Si l’avouer m’eût fait passer pour fou aux yeux des mortels, le nier eût été m’exclure du règne des vivants.

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Une réponse à “Blog litteraire de Samuel Brussell”

  1. Mermed Eric dit :

    Bonjour
    le ton de ce que vous écrivez me plait
    je vous envoie l’adresse de mon blog qui peut vous interesser:
    effleurements livresques, épanchements maltés/Overblog

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